Témoignage

M. Cédric FISSON
chargé de mission "Analyse du risque et indicateurs" au GIP Seine-Aval

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[00:12]
Cédric FISSON, je suis chargé de mission au GIP Seine-Aval, qui est un Groupement d'Intérêt Public, qui, pour présenter la structure, a été créé en 2004 suite à un programme scientifique qui existait depuis le milieu des années 1990. Ce programme scientifique avait été créé à l'époque pour mieux comprendre le fonctionnement de l'estuaire de Seine, mieux comprendre son état de santé et mobiliser la communauté scientifique pour apporter des éléments de connaissance, des éléments de gestion aux différents acteurs qui étaient sur l'estuaire de Seine, dont la Région, l'État ou l'Agence de l'Eau à l'époque. Ces scientifiques là, à partir du milieu des années 1990, ont travaillé pour mieux comprendre le fonctionnement environnemental de l'estuaire de la Seine de façon assez globale sur différentes thématiques, ont travaillé une dizaine d'années et ont accumulé les données, ont accumulé la connaissance qui pouvait être utile aux gestionnaires, mais ces gestionnaires avaient un petit peu de mal à s'y retrouver dans cette masse d'informations là, et du coup ont créé le Groupement d'Intérêt Public Seine-Aval pour piloter ce programme de recherche et pour leur faire remonter, à eux gestionnaires, les éléments de connaissance qui pouvaient les intéresser dans leurs différentes actions politiques ou aménagement. Et donc du coup les missions de ce GIP Seine-Aval ont été de piloter le programme de recherche pour acquérir de la connaissance environnementale sur l'estuaire de Seine, capitaliser toute cette information là et s'en faire le relais vers les acteurs de l'estuaire, donc c'est vraiment de la science au service de la gestion. Donc du coup ça fait maintenant depuis 2004 qu'on existe, toujours avec ces missions là vraiment avec ce rôle d'interface entre la science et la gestion. [02:10] On est aujourd'hui financé par un certain nombre d'acteurs de l'estuaire, donc la Région Normandie, l'Agence de l'Eau Seine-Normandie, les trois départements qui sont concernés donc Eure, Seine-Maritime, Calvados, les Agglomérations, donc l'agglomération du Havre, Rouen Métropole, Caux - Vallée de Seine et Seine-Eure, une union d'industriels, une union des industries chimiques, et les deux ports, donc Grand Port maritime de Rouen, Grand Port maritime du Havre. Donc tous ces acteurs là pour collectivement mettre des financements, mettre de la connaissance et des moyens pour avoir une meilleure connaissance du fonctionnement de l'estuaire de Seine et intégrer cette connaissance, eux, dans leur politique ou dans leur gestion. Donc voilà globalement pour nos missions, alors concrètement qu'est-ce que ça veut dire ? Concrètement, eux viennent avec des questions qu'ils peuvent se poser sur la qualité de l'eau, sur les inondations, sur le fonctionnement hydro-sédimentaire de l'estuaire de la Seine. Nous, ces questions là qui sont très pragmatiques, on va les décliner en questionnements scientifiques. On fait des appels d'offres, les équipes scientifiques y répondent. On monte des projets avec eux et après on passe des conventions avec ces équipes là pour qu'ils fassent leurs recherches sur l'estuaire de Seine. On travaille avec des universités, avec l'Ifremer, enfin des grands organismes publics de recherche, les universités, et après du coup on capitalise, on mobilise, on synthétise cette connaissance là et on a un rôle d'expertise auprès de nos membres. [03:50] D'un point de vue géographique, on travaille sur l'estuaire de Seine, que nous on va définir comme toute la zone aval de la Seine soumise à la marée, donc du barrage de Poses en amont jusqu'à la proche baie de Seine en aval au niveau du Havre, Honfleur. Donc ça représente quasiment 200 kilomètres de Seine, avec la Seine et un petit peu les zones latérales qu'il peut y avoir sur les bords ou sur les côtés. 04:20 D'un point de vue thématique, on va s'intéresser à toutes les dimensions environnementales, donc du fonctionnement physique de l'estuaire, comment varient les niveaux d'eau, comment se déplacent les sables, les vases. On va toucher à tout ce qui est qualité de l'eau, donc qu'est-ce qu'on a comme polluant dans la Seine, d'où ils viennent, quels effets ils peuvent avoir sur les organismes aquatiques, est-ce qu'ils posent des risques environnementaux, sanitaires aussi... Tout ce qui va toucher plutôt à la biologie, à l'écologie, donc on travaille pas mal sur les poissons, sur les crustacés, enfin un petit peu tous les organismes aquatiques qu'on va pouvoir trouver en Seine, sur leur habitats, donc est-ce qu'ils sont présents en Seine, comment est-ce qu'on peut optimiser leur présence via la restauration d'habitats par exemple, et tout ce qui va un peu concerner les usages ou le lien entre l'homme et l'estuaire, sa perception aussi de l'estuaire. Donc vraiment, toutes ces thématiques de façon assez large vont être un peu notre champ d'action.

[05:30]
Histoire de l'aménagement de l'estuaire de la Seine

L'estuaire de Seine tel qu'il est aujourd'hui, c'est le fruit d'une histoire, c'est le fruit de choix d'aménagements, de choix politiques, de choix économiques qui ont été faits dans le passé. On est donc sur le fruit de cette histoire là, et ce qu'on fait de l'estuaire aujourd'hui, ou les choix qui sont faits aujourd'hui construisent l'estuaire de demain, donc on est sur une trajectoire qui est toujours intéressante à avoir en tête, à la fois connaître un petit peu le pourquoi est-ce qu'on en est là et se projeter dans l'avenir. Pour faire cette évolution, cet aménagement de façon assez rapide, l'estuaire était considéré comme sauvage jusque on va dire début du XIXesiècle. Donc un estuaire peu, enfin pas aménagé, avec des fosses, avec des hauts fonds, avec un cours qui pouvait varier selon les saisons, selon les crues, selon les tempêtes, donc quelque chose d'absolument pas stable, et à l'époque déjà c'était une voie d'entrée vers Paris, donc un rôle économique très important, qui était vraiment la façade maritime de toute la région parisienne. Avec du coup ce fonctionnement sauvage qui engendrait des grosses difficultés de navigation, avec des échouages réguliers quand il y avait des tempêtes, quand il y avait des grandes marées. La pratique du halage dans le secteur qui va nous intéresser où du coup les bateaux, pour remonter, devaient être tirés soit par des chevaux, soit à dos d'homme, avec une pratique assez compliquée quand on regarde les différents témoignages ou les cartes ou les choses d'époque qu'on a. On voit notamment des trajets qui changeaient beaucoup de rive, beaucoup de berge, des fois qui passaient sur les îles aussi, et de voir vraiment la difficulté qu'il pouvait y avoir pour remonter les bateaux. De mémoire, on avait des témoignages, là je crois que c'était entre Oissel et Poses où il y avait 10 à 12 changements de rive pour remonter les quelques dizaines de kilomètres qu'il y a entre ces deux rives là. C'était surtout par barque, enfin du coup quand il y avait une berge qui n'était pas praticable on transportait les gens et parfois les chevaux pour les faire changer, avec plein de points de halte qu'il y avait parsemés avec un chemin qui était déjà un petit peu tracé. Voilà ce qu'on voit bien sur ces trajets là et pour pouvoir remonter la Seine. Donc ça prenait énormément de temps, d'énergie, d'argent, beaucoup de monde et vraiment une vie autour de ce halage et cette remontée des bateaux. Et du coup avec des métiers qui étaient très présents, une histoire qui est encore très présente et qui aujourd'hui marque encore pas mal les mémoires sur la batellerie de façon assez large. 08:37 Plus en aval, ou plus vers l'embouchure de la Seine, là, on était plutôt sur du pilotage de bateau, réussir à remonter avec la marée, avec les vents, et quelque chose là aussi d'assez compliqué, au gré des courants, des bancs de sable qui gênent. Ce qui s'est passé au début du XIX e siècle, c'est qu'il y a eu une volonté d'aménager la Seine pour faciliter, pour sécuriser aussi, la navigation et du coup les intérêts humains et économiques qu'il pouvait y avoir derrière. Plusieurs projets sont sortis à cette époque là avec une Seine qui pouvait prendre plusieurs directions. Il y a eu des projets de construction de canaux tout au long de la Seine pour finalement ne pas toucher à la Seine et contourner le problème quelque part. Il y a eu des projets de gros barrage style barrage de la Rance vraiment à l'embouchure de la Seine. On a eu aussi des projets avec des ports vraiment très conséquents style Rotterdam implantés au niveau du Havre. [09:46] Et finalement, ce qui a été fait, c'est un projet vraiment d'aménagement de la Seine en tant que tel, aménagement sur plusieurs points. Le premier point, ça a été de fixer le lit de la Seine, donc d'arrêter, alors pas la méandrification, mais le cheminement de la Seine dans une plaine assez vaste, et du coup ça s'est passé par la construction ou le renforcement des berges, la construction de digues qu'on voit aujourd'hui. Alors pour la zone un petit peu à l'amont de Rouen on est plus sur des choses un petit peu en pierre, ou en enrochement, et à l'aval de Rouen vraiment sur des digues en dur, et qui ont permis de, quelque part de canaliser la Seine, de fixer son lit. Donc ça a permis ça, ça a permis également d'accélérer les courants, en fait si on a des digues sur les berges, il y a beaucoup moins de frottement que quand on a de la végétation, que quand on a des arbres, donc du coup le courant va plus vite. Si le courant va plus vite, il a une capacité d'entraîner des matières un petit peu plus lourdes, et du coup de draguer naturellement le fond de la Seine, et du coup d'approfondir un petit peu la Seine et de faire passer des bateaux plus gros. Donc il y avait aussi cet objectif là, qui s'est accompagné de dragage aussi physique, donc d'approfondissement de la Seine, et souvent ces sédiments étaient utilisés pour mettre derrière les nouvelles berges, et rétrécir un peu la largeur de la Seine. Donc il y a eu ces travaux qui ont duré des dizaines et des dizaines d'années, qui ont commencé mi XIX e globalement, jusque courant du XX e. Les travaux aujourd'hui sont beaucoup plus, d'une ampleur très largement moindre. Ce qui a beaucoup été fait, qui va intéresser notre secteur, on avait beaucoup d'îles sur la Seine, pour donner un ordre d'idée on avait, je crois de mémoire, c'est 120 îles qu'on dénombre en 1750. Alors 1750, c'est un peu notre référence la plus ancienne où on a des cartes qui sont dignes de confiance sur ce qui est tracé dessus. Globalement on était à plus de 100 îles, aujourd'hui on n'en a plus que 20 sur cette même portion. Donc il y en a 80% qui ont disparu, de différentes manières. Soit on avait vraiment des îles qui gênaient la navigation, auquel cas elles ont été complètement enlevées. Les sédiments ont été déposés ailleurs ou ont été remis en suspension et c'est la Seine qui les a transportés naturellement. Il y a des îles, ou des fois il y en avait plusieurs, des petits chapelets, qui ont été réunies entre elles pour n'en former qu'une grande et puis moins gêner la navigation. Il y en a plusieurs qui ont été rattachées à la berge, c'est-à-dire on avait le cours de la Seine, on avait une île, on avait un bras mort ou une annexe hydraulique avant la berge, et en approfondissant la Seine on prend ces sédiments pour les mettre dans ce bras mort et du coup combler le trou entre l'île et la berge, et la berge de l'île devient la nouvelle berge de Seine. Donc il y a beaucoup d'îles aussi qui ont été comme ça rattachées à la berge. Voilà donc soit les îles ont été arasées, soit rattachées à la berge, soit fusionnées entre elles. L'île Lacroix par exemple, qui est la dernière sur Rouen, c'est deux îles qui ont été rattachées. Et celles qui ne gênaient pas la navigation ont été conservées et il en reste aujourd'hui ce qu'on appelle le secteur des îles, globalement entre Oissel et Rouen, donc c'est là qu'il reste les dernières îles de la Seine et qui ne sont finalement qu'un reste relictuel de ce qu'on pouvait avoir en îles précédemment. Cet aménagement là, donc on a dit approfondissement, endiguement, retouche de la morphologie, retouche des îles, donc qui ont permis de sécuriser la navigation, de faire passer des bateaux plus gros, enfin avec une profondeur ou ce qu'on appelle un tirant d'eau plus élevé, et également des constructions de barrages ou d'ouvrages pour réguler la navigation. Alors dans le secteur qui nous intéresse il y en a deux principaux.

[14:14]
Le barrage de Martot et la double confluence Seine-Eure

Il y a le barrage de Martot, alors lui qui a été construit mi-XIX e, qui était un barrage à aiguilles et qui était au niveau d'un pertuis qui était fait pour rehausser le niveau d'eau en amont de ce barrage là et du coup de permettre une hauteur d'eau suffisante pour la navigation. Ce barrage là a été arasé en plusieurs fois et il en restait un petit relictuel qui a été arasé en septembre 2017, qui était le petit barrage qui est resté à la confluence, à la deuxième confluence de l'Eure et de la Seine. Alors cette confluence là est intéressante parce qu'elle n'est absolument pas naturelle. En fait l'Eure, qui est un affluent de la Seine, se jetait dans la Seine, et au moment des constructions du barrage, et ça a été revu plusieurs fois au cours de l'histoire, cette confluence a été bougée. Et tout le bras qui existe entre la première confluence au niveau de Pont-de-l'Arche entre l'Eure et la Seine, et la deuxième au niveau de Martot, toute cette annexe hydraulique là est une construction de l'homme, avec aujourd'hui cette double confluence de l'Eure dans la Seine. Et du coup toute la construction qu'il y a entre ce bras de l'Eure et la Seine, donc tous les étangs qu'il y a dans ce secteur là, donc là aussi sont une construction alimentée par la Seine puis par l'Eure au gré des modifications un petit peu du barrage et de la retouche de cette confluence là.

[16:08]
Le barrage de Poses : limite de l'estuaire

Un peu plus en amont, on a le barrage de Poses, qui est notre limite de deux territoires, parce que c'est ce qui va arrêter artificiellement la marée. En gros, ce qu'il faut voir, l'estuaire de Seine, on a d'un côté la Seine donc le débit de la Seine qui s'écoule de l'amont vers l'aval, de l'autre côté on a la marée qui vient de la baie de Seine, qui vient de la Manche et qui pénètre dans la Seine. Et du coup il y a deux phénomènes qui se passent : il y a une zone où ces eaux douces qui viennent de l'amont et les eaux salées qui viennent de la mer se mélangent, au gré des marées forment ce qu'on appelle un gradient de salinité, donc une salinité plus élevée vers la mer jusqu'à une eau douce au niveau de la Seine, et ce mélange là est vraiment au niveau de l'embouchure, globalement entre Le Havre et jusqu'à Vieux-Port, donc un petit peu avant Tancarville. Et là on a une marée avec des eaux dont la salinité varie, avec toutes les espèces aquatiques, enfin végétales, animales, habituées ou spécifiques à ces milieux là qui font une des richesses écologiques de l'estuaire de Seine avec la rivière naturelle qui est là notamment. Et du coup, pour ce qui va nous intéresser, on a ce mélange physique des eaux dans ce secteur là, et après on a la marée qui continue à remonter, mais c'est l'onde qui remonte. Il faut s'imaginer, c'est un peu comme quand on fait des ricochets sur un lac, on a les petites vaguelettes qui se propagent sur le lac, mais ce qui se propage, c'est l'onde, enfin la force qu'on a envoyée avec notre galet, ce ne sont pas les molécules d'eau physiquement qui vont traverser tout le lac. Et là du coup de la même manière, l'onde de marée, c'est la force de la marée qui continue à se propager jusqu'à Rouen et jusqu'à Poses, où on voit des marées hautes, des marées basses. À Rouen, on voit, on a encore trois mètres de marnage, donc de différence entre la marée haute et la marée basse. Au niveau de Poses, on a encore un mètre de différence entre la marée haute et la marée basse, mais par contre l'eau est douce, donc on a de la marée mais qu'avec de l'eau douce. Et le barrage de Poses, aujourd'hui et depuis sa construction mi/fin XIX e, limite artificiellement, physiquement, cette onde de marée. Si le barrage n'était pas là, la marée remonterait encore un petit peu plus en amont, alors ce n'est pas évident à estimer jusqu'où parce qu'après il y a pas mal d'îles, mais remonterait un petit peu plus en amont. Et donc du coup ce barrage est vraiment pour nous la limite de l'estuaire tel qu'on le définit, et vraiment la limite d'influence assez importante, et le départ d'un ensemble de Poses jusqu'à l'embouchure. Ce barrage là, aujourd'hui, ce qu'on résume souvent sous le barrage de Poses, c'est tout un ensemble. En fait on a, si on part de la rive droite jusqu'à la rive gauche, sur la rive droite d'abord on a des écluses, donc elles qui permettent du coup aux bateaux de passer de l'amont vers l'aval, de l'aval vers l'amont, et derrière de remonter jusqu'à Paris ou de redescendre ; il y a une petite île ; il y a ensuite une passe à poissons, passes qui permettent la continuité écologique et aux migrateurs de remonter la Seine. C'est une passe à poisson qui est de construction récente, qui a été mise en service l'année dernière. On a ensuite ce qu'on appelle le barrage en tant que tel, donc qui sont plus différentes portes avec des clapets, et qui vont avoir en fait un fonctionnement où il y a une consigne de niveau d'eau à l'amont du barrage, et pour atteindre cette consigne là, si on n'a pas assez d'eau, les clapets remontent, donc du coup remplissent ce qu'il y a à l'amont, et s'il y en a trop, s'abaissent et une fois qu'ils sont baissés, par exemple en période de crue, ça passe par dessus et il n'y a pas de rôle de rétention d'eau par exemple en période de crue. C'est vraiment un rôle pour la navigation et de maintien d'un niveau d'eau et quand on est au-dessus, ça déverse, l'ouvrage est transparent. Et de la même manière en été quand on est en étiage, quand il y a peu d'eau, il n'a pas de rôle, fonctionnellement, il ne peut pas alimenter l'aval en eau. Enfin, il ne peut pas en stocker, c'est vraiment quelque chose qui a vraiment un fonctionnement au fil de l'eau quelque part, et avec tout un système de barrages plus en amont jusqu'à Paris, d'écluses et de barrages qui se succèdent. Si on continue notre cheminement du coup de la rive droite vers la rive gauche, on a donc ce barrage, après on a une centrale hydro-électrique, avec quelques turbines qui permettent de produire l'électricité avec la force du courant, et une deuxième passe à poissons, qui est historiquement la première, qui elle aussi permet le passage de migrateurs, avec pour ces deux passes à poissons là des systèmes vidéo qui permettent de visualiser et de compter les poissons qui passent. Donc ça permet de savoir les espèces qui sont présentes, de comptabiliser le nombre d'individus qui passent, c'est notamment avec ça qu'on des migrateurs qui avaient complètement déserté l'estuaire de Seine, comme le saumon, comme l'alose, aujourd'hui reviennent en Seine, sont présents, alors avec des effectifs, des densités pas très élevées, mais c'est un premier signe de la reconquête de la qualité du milieu.

[21:44]
Les inondations

Quand on présentait tout à l'heure le fonctionnement de l'estuaire, on a vraiment plusieurs influences. On a l'influence, on le disait, de la marée, qui pour les grands coefficients de marée, les grandes marées, on a des marées hautes qui sont plus élevées que quand on a des faibles coefficients de marée. On a le débit de la Seine : quand on a des débits élevés (les débits, ce sont les apports d'eau de la Seine), avec des crues notamment, on a un niveau d'eau forcément plus élevé là encore. Et le troisième facteur qui peut jouer, ça va être la météo. Quand on a des forts vents qui viennent de l'Ouest, ça pousse la masse d'eau, ça pousse la marée, et on peut avoir ce qu'on appelle des surcotes, donc un niveau plus élevé qu'on aurait s'il n'y avait pas de vent. Et de la même manière, avec la pression atmosphérique : quand on a des faibles pressions atmosphériques, quelque part le poids de l'air est un peu moins fort sur l'eau, et le niveau de l'eau est plus élevée que si on avait une pression atmosphérique plus forte. Et du coup, selon la combinaison de tous ces facteurs là, donc forts coefficients de marée, tempête, crue, on peut avoir des débordements de la Seine, qui vont être le résultat de la conjugaison d'un petit peu tous ces phénomènes. Alors pour la zone plutôt à l'amont de Rouen, forcément c'est plutôt le débit de la Seine qui va être le facteur prépondérant dans les débordements de la Seine, mais ces débordements peuvent être soutenus ou renforcés quand on a des forts coefficients de marée ou des conditions météo défavorables. Là, par exemple, on a connu début 2018 deux épisodes de débordement. Un premier épisode début janvier, qui était plutôt lié à une tempête et des gros coefficients de marée, donc des débordements assez importants et plutôt dans la partie aval de l'estuaire, donc plutôt à l'embouchure, mais aussi jusqu'à Rouen. Et un deuxième épisode, qui lui était fin janvier, début février, avec une crue de la Seine, où là, on a eu des débordements plutôt à l'amont, donc Elbeuf, Oissel, et également jusqu'à Rouen. Et ce qui est intéressant sur ces deux épisodes récents, c'est que pendant le débordement à Rouen, le niveau d'eau atteint à Rouen était le même que ce soit avec la tempête ou que ce soit avec la crue. Et du coup on voit bien qu'avec ces deux phénomènes là on peut avoir des débordements finalement assez fréquents. 24:15 Et pour la zone qui nous intéresse, ça va plutôt être lié aux crues, donc les derniers débordements, c'était début 2018, il y a eu une grosse crue aussi en juin 2016\. Une crue qui était particulière du fait de son époque : c'est une crue qui a eu lieu en juin, chose que l'on n'avait jamais observée. Et aussi avec des débits assez forts à cette époque là. Alors les débordements de la Seine, ils ont une dynamique dans ce secteur là qui va être liée à la dynamique de la crue, donc des montées de l'eau plutôt lentes, qu'on a le temps de voir venir. On n'est pas sur des crues torrentielles, on est vraiment sur des débordements lents. On sait qu'ils vont venir parce que la crue vient de l'amont, donc on peut prévoir, on peut prévenir, avec une gestion de la crue derrière qui peut en être facilitée. Et à cette dynamique liée à la crue s'ajoute une dynamique liée aux marées, avec du coup des inondations qui peuvent se passer à marée haute, le niveau de l'eau qui baisse quand la marée baisse, qui va redéborder ou remonter un petit peu avec la marée, et du coup une dynamique, des débordements qui peuvent perdurer et qui peuvent être assez longs. On a aussi des phénomènes ici de remontée de nappe, donc l'eau qui va plutôt venir du sol, et des zones qui peuvent être inondées sans que ce soit la Seine qui ait débordé. Souvent, ces phénomènes là vont se conjuguer, et ont une importance dans la fin de la crue qui va être plus ou moins longue selon ce qu'on va appeler le réessuyage, donc le temps où l'eau va rester sur ces secteurs là. Je vous parlais des phénomènes récents, mais ce sont des phénomènes qui ne sont pas nouveaux : on a beaucoup de témoignages ou de données sur des crues ou des débordements historiques, 1910 pour la plus connue, où on avait eu des débordements dans ce secteur là. Mais tout au long du XX e siècle, pour ceux qu'on connaît mieux, on a connu pas mal de débordements, notamment dans le secteur Oissel-Poses qui est assez soumis à ce risque là, et ce même avec les aménagements qu'on a pu connaître.

[26:43]
Qualité de l'eau

L'estuaire de la Seine, c'est la zone qui est au débouché de tout le bassin versant de la Seine, c'est-à-dire que toute l'eau qui va tomber quelque part sur le bassin de la Seine... Alors le bassin de la Seine, ça va comprendre en gros la Normandie, le Bassin parisien, et toute la région Aube, enfin Troyes, Compiègne, toutes ces zones là. Vraiment une grande partie du Bassin et de l'amont du Bassin parisien. Ce qui représente 14% de la superficie nationale. Donc toute l'eau qui est sur ce bassin versant-là va finir dans les rivières, dans la Seine, et va un jour passer dans l'estuaire.  Et donc tous les rejets polluants, que ce soit par les villes, par les industriels, par l'activité agricole, tous ces rejets polluants qui se retrouvent dans l'eau vont eux aussi passer par la Seine. Et, juste pour donner quelques chiffres qui sont très parlants, on a une surface comme je le disais de 14% de la superficie nationale pour le bassin de la Seine, et sur ces 14% on a une très grosse part de l'activité économique, on a une très grosse part de l'activité agricole, une très grosse part de la population française, et du coup on a des très fortes pressions, industrielle, urbaine, agricole, sur un territoire finalement assez petit par rapport à d'autres cours d'eau français, et c'est ce qui va expliquer une qualité de l'eau souvent dégradée. Historiquement en tout cas fortement dégradée, pour la Seine liée à ces fortes pressions sur un petit secteur. Cette qualité de l'eau, elle a toute une histoire. Sans forcément remonter très loin, on a eu jusqu'au milieu du XX e siècle des apports en polluants qui étaient peu ou prou acceptables ou qui allait dans le milieu mais dont le milieu pouvait l'épurer, pouvait gérer naturellement ces apports-là. A partir des années 1950, on a eu une intensification vraiment de l'industrialisation de la Seine, enfin de l'axe Seine et de la région, avec beaucoup d'apports polluants, que ce soit des métaux, que ce soit hydrocarbures, que ce soit tout un tas de substances chimiques, de matières organiques, sans rentrer dans les détails. Vraiment de forts apports polluants qui étaient rejetés directement soit par les villes, soit par les industries, sans aucun traitement et sans aucune mesure ou précaution environnementale sur ces rejets, qui ont largement marqué la Seine et ses affluents, que ce soit, sur le territoire qui nous intéresse, l'Eure, l'Iton, tous ces cours d'eau ont aussi une forte pression chimique, d'apports polluants notamment industriels dans cette région, avec les traitements de surface, le travail des métaux, qui étaient assez présents, et avec de forts rejets dans le milieu. Forcément, cela a engendré une dégradation de la qualité des eaux, avec des contaminations chimiques assez fortes, avec des mortalités de poissons et globalement de toute la faune aquatique de façon assez large. Cela, ça a perduré pendant ce qu'on a appelé les décennies noires, les années 1950, 1960, 1970, et une prise de conscience qu'il y a eu dans ces années 1970, avec des alertes des pêcheurs, des alertes de riverains, de professionnels, d'industriels un petit peu aussi, de services de l'Etat qui se sont dit bon voilà, cette qualité de l'eau-là, ce n'est plus possible aujourd'hui, on va faire en sorte de la restaurer, d'aller vers un mieux et de réduire largement la pression qu'on peut avoir sur le milieu. Cette prise de conscience globalement est datée du courant des années 1970, avec une volonté commune des différents acteurs d'améliorer cet état de fait. Il y a eu plusieurs objectifs pour la Seine : restaurer l'oxygénation, car il n'y avait quasiment plus d'oxygène en Seine, donc mortalité de poissons derrière ; ça a pris la forme de restrictions d'usages, ça a pris la forme de la mise en place de traitements et une amélioration des traitements de rejets qui étaient effectués, ça a pris la forme aussi de délocalisations, d'usines qui ont fermé, et du coup forcément les rejets associés ont été arrêtés. Et progressivement, à partir des années 1980, toutes ces mesures-là ont permis, au début un peu doucement, puis cela a pris de l'ampleur, d'améliorer la qualité de l'eau de façon assez générale. Ce sont des choses qu'on voit, nous, dans les chroniques de suivi (il y a des suivis de la qualité de l'eau, avec des chroniques qui commencent à être assez anciennes aujourd'hui, à partir des années 1980 globalement). On voit sur les différents graphiques, les différentes chroniques, une amélioration de différents paramètres, que ce soit la contamination aux métaux, la contamination aux hydrocarbures, le niveau de l'oxygénation, le phosphore par exemple, qui sont pas mal de paramètres qui se sont améliorés à partir de ces époques-là, les années 1980. C'était vraiment un tournant dans cette qualité-là. Et en complément à cela, nous on l'a vue au laboratoire, cette amélioration, ça se voyait aussi visuellement, avec des choses qu'on observait  il y avait de la mousse par exemple au barrage de Poses, ce sont des choses qu'on a beaucoup vues, jusqu'à 1m50 de mousse liée à des rejets de détergents... On voyait des mortalités de poissons parfois l'été quand il faisait vraiment chaud et avec peu d'oxygène dans la Seine, tous les poissons étaient le ventre en l'air... Des odeurs assez de nappes d'hydrocarbures qui passaient en Seine. Tout cela a progressivement disparu, et on a eu, à partir globalement des années 2000, une réponse du milieu environnemental à cette amélioration-là. Quand je parlais tout à l'heure de poissons qu'on n'observait plus comme des espèces de migrateurs, c'est à cette époque-là qu'ils ont commencé à revenir. Les merlans qui avaient disparu sont revenus aussi. Le milieu a répondu aussi à cette amélioration, avec ce retour des poissons, plus récemment il y a des phoques qu'on commence à observer à l'embouchure de la Seine... sur des oiseaux aussi, par exemple le faucon pèlerin, qui avait complètement disparu, qui est revenu aujourd'hui au niveau qui était le niveau de présence qui était le sien dans la première moitié du XX e siècle. Donc on voit aussi que le milieu répond à cette amélioration. Et aujourd'hui, on est sur cette reconquête de la qualité des eaux. Néanmoins, tout va mieux mais ce n'est pas pour cela qu'il n'y a plus de problèmes. Un des problèmes est justement lié à un héritage de l'industrialisation qu'on a pu avoir au XX e siècle dans l'estuaire de Seine, avec un héritage que de ce qu'on appelait tout à l'heure les décennies noires, de toute cette période où il y a eu beaucoup de rejets de polluants dans le milieu. Il faut imaginer qu'il y a un certain nombre de polluants qui ont la capacité de s'accrocher aux matières en suspension qui sont présentes dans l'eau, aux vases notamment, et quand les vases se déposent dans la Seine, les polluants qui sont accrochés à ces vases se déposent avec, qui au fil du temps sont recouverts par les vases plus récentes, et année après année sont recouverts, et aujourd'hui, en profondeur, sur certains sites on a encore ce qui s'est déposé il y a trente ou quarante ans, et les polluants qui y sont associés. Donc il y a certaines zones, où en profondeur on a ces stocks de polluants qui sont encore présents. Ou alors, tout à l'heure je vous parlais d'îles qui ont été fusionnées, de bras morts qui ont été comblés, et souvent à l'époque où ça a été fait, sur certains secteurs c'était dans ces années-là, 1960-1970, où on prenait les sédiments de la Seine, avec les polluants qui étaient associés, et ce sont eux qui ont servi à fusionner les îles ou à remblayer les bras morts, et aujourd'hui ces sédiments sont encore en place sur ces secteurs-là. Et un des enjeux aujourd'hui, c'est soit de ne pas toucher à ces sédiments-là, soit les gérer correctement pour éviter leur remobilisation et leur retour dans le milieu. C'est surtout en fait, si on imagine par exemple un ancien bras mort qui a été comblé, on se dit écologiquement c'est intéressant de refaire ici un bras mort, parce que les habitats de poissons, il y en a un certain nombre qui ont été dégradés, qui ont été détruits, donc on va en recréer... Si on recreuse dans ces endroits-là, on remet en suspension ces sédiments, du coup ils peuvent poser un problème de qualité de l'eau. Donc la question, c'est de trouver une solution pour restaurer écologiquement un certain nombre d'habitats, sans pour autant remettre en suspension des polluants chimiques qui ont été déposés il y a trente ou quarante ans, ou alors si on le fait, voir si on peut faire des traitements, ou le faire de façon intelligente, mais considérer vraiment cette problématique quand on a ces projets de restauration écologique ou d'aménagement : ça peut être le questionnement si on veut refaire soit un quai à un endroit, si on veut faire un aménagement, de considérer ces sédiments. Chose qui est faite, hein, mais vraiment c'est une particularité de l'estuaire de Seine et de secteurs-là, où on a aussi cet héritage-là à gérer.

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Voir aussi
Témoignage de M. Paul FERLIN, hydrobiologiste retraité, représentant de l'association France Nature Environnement

Témoignage de M. Jean-Claude GIBERT, ancien conducteur des voies navigables aux Ponts et Chaussées de la navigation de la Seine (1957-1995), subdivision d'Amfreville - Poses

Témoignage de M. Gilles LABROUCHE, habitant de Poses, hydrobiologiste et ingénieur en environnement

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