Témoignage

M. Robert ALLARD
ancien marinier

M. Roger BRISSET
ancien marinier

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[00:29]
RB Bonjour je m'appelle BRISSET Roger, né 18 novembre 1942 à Digoin en Saône-et-Loire, étant marinier. Je suis né sur les bateaux, et depuis ce temps-là, j'ai toujours été sur les bateaux, la marine.
RA Je m'appelle ALLARD Robert, né le 15 octobre 1945 à Rouen. Pareil, je suis marinier, j'ai toujours été sur les bateaux.

[01:12]
Le halage des bateaux

RB Oui, alors on a connu ça. Le problème qu'il y avait, c'est que là maintenant, vous avez le bateau avec un logement au milieu du bateau, OK. Avant, ça, on appelait ça des écuries. Donc on embarquait les chevaux à bord. Et le soir on les embarquait, le matin on les redébarquait, pour tirer le bateau. c'est tout pour le moment Le petit berrichon, ça c'était des fois ma mère qui était née sur des bateaux comme ça. Moi je n'ai pas connu, j'étais trop petit. Mais je suis né pratiquement là-dessus. Pratiquement. Puisque c'était en 1942, alors donc oui. Ma mère, elle est née sur un petit berrichon, qu'on appelait. Pour tirer, bah il y avait deux chevaux. Il y avait des bateaux qui tiraient avec un cheval, mais souvent, c'était plus deux que un. Ici, nous sommes à Digoin, un bateau tiré par deux chevaux qu'on voit bien ici. Le pont-canal. On tirait... on n'allait pas faire des kilomètres à tirer, hein, on pouvait déplacer un bateau de quelques mètres à tirer à la place d'un cheval ou des chevaux. Naturellement, quand le bateau était démarré, il était lancé un tout petit peu, bon ça vient, hein. C'est le départ le plus dur. [03:00] Alors, la journée, naturellement, ça tirait le bateau. Arrivé le soir, on les embarquait. On les mettait à l'écurie, ils avaient à manger, du foin, de l'avoine, ce qu'on pouvait leur donner. Le matin, des fois mon père il se levait à 5h du matin, il les étrillait, il les débarquait pour retirer le bateau. Et arrivé le midi, on arrêtait pendant une heure, une heure et demie, à l'occasion 2h, pour leur donner la botte, enfin la musette. La musette, on mettait de l'avoine dedans et on leur mettait carrément attachée au cou. Et après, on redémarrait, et puis arrivé le soir, à 18h, 19h, rebelote, c'était la même chose, de les rembarquer. Alors... donc j'ai eu mon permis à 18 ans, je suis de 1942... 1961-1962.
RA Il y avait encore des chevaux à cette époque-là ?
RB Non. Les derniers chevaux, je pense qu'en 1962 il n'y en avait plus.
RA Moi je me rappelle, dans le canal Saint-Denis, moi j'ai connu les tracteurs.
RB Ah peut-être oui. Mais sur les petits canaux, il n'y avait plus de chevaux. [05:00] Après on a eu les tracteurs. Bateau à chevaux, tracteur. Après, on a été tiré par des machines électriques. Il y a des canaux qui avaient des halages avec une voie ferrée, une voie, et des machines électriques qui tiraient le bateau. Ça a remplacé les chevaux en fin de compte. Avant, vous aviez aussi des tracteurs moteurs, c'est-à-dire des Latil, la marque Latil, c'était un tracteur avec quatre roues. On avait des canaux : Latil, c'est-à-dire tracteur, d'autres d'autres canaux étaient sur rails, machine.

[05:48]
Le remorquage

RB Vous avez celle-là, par exemple, Les Oiseaux. La même société que la Fauvette. Le P, c'était la Pénichienne, Union normande, et la compagnie Les Rois, c'était un cœur. Tout ça, la cheminée correspond... on disait Les Oiseaux parce qu'ils avaient un œil : un rond avec un petit liseret rouge autour, et c'est pour ça qu'on les a baptisés les oiseaux. Tous les bateaux, tous les remorqueur donc comme la Fauvette, le Pivert, il y avait le Loriot, il y avait le Ramier, il y avait la Mésange, il y avait le Roitelet... [07:08] Alors voilà la Société des oiseaux, leur atelier. Donc la Fauvette. Ici c'est un ancien petit remorqueur qu'on appelait Chardonneret ou Bergeronnette enfin il y en avait deux comme ça. C'était l'atelier pour le remplissage de gasoil, de l'huile, mécanique aussi parce qu'on était réparé par ce truc-là... Elle a été prise sur le pont de Bercy. Un plus petit, mais bon... Bergeronnette. Le Pivert, donc qui fait partie de la Fauvette, qui est bien marquée Société générale de navigation fluviale, en train de tirer des bateaux... J'ai été matelot là-dessus.
RA Il y avait des convois, il y a des moments, de plus d'1km de long.
RB Oui, à partir de Conflans. Pour monter sur Gennevilliers, il y avait neuf bateaux.
RA Il y en avait plus, hein, parce que le remorqueur était dans un pont, dans Paris, et puis le dernier des bateaux, il était... Il y avait trois ponts, le dernier était au premier pont, et le remorqueur était au troisième pont.
RB Ici, vous avez un remorqueur de l'HPLM, on l'appelait comme cela parce que c'était la marque qui était devant, là. L'HPLM qui tire des bateaux, c'était au-dessus de l'écluse de Bougival. Celui-là pareil, CCMT, il tire ses bateaux. Ces bateaux-là faisaient partie de la même compagnie, au-dessus de l'écluse de Bougival aussi. Là c'est l'Union normande. [09:22] Ça c'est des anciens, d'une autre société, Julien Lambert, qui était à Cormeilles-en-Parisis. Remorqueurs à vapeur, que j'ai connus. Ça, j'ai connu aussi.

[09:48]
Le métier de marinier

RA Bien souvent c'était l'homme et la femme à l'époque. Bien souvent la femme, elle n'était pas payée, d'abord. Elle travaillait pour rien. Et le mari était le contremaître. Contremaître de chaland, de péniche.
RB Voilà la famille. Moi, le frangin, la frangine, papa qui doit conduire là... Oui, on travaillait en famille, hein. Sur le bateau, la Fauvette, on travaillait en famille. On était salariés, c'est tout.
RA C'était comme ça à l'époque. En étant salariés, on s'y retrouve quand même à la retraite maintenant. C'est déjà pas mal, parce que quand on les artisans ce qu'ils ont, ce n'est pas grand chose malheureusement. C'est dommage, parce que bon, ils ont travaillé comme les autres, et puis quand ils arrivent à la retraite pareil, ils ont peut-être la moitié de ce que nous, on a, quoi. Ce n'est pas normal.
RB Quand on voit aujourd'hui, pour nous, oui, on était mieux en salarié qu'en artisan. Même pour la retraite déjà, c'est vrai qu'un artisan, quand il a fait 450 ou 500 euros... c'est bon. Alors que nous, en retraite, bon, on multiplie par trois. Donc il y a une différence, quand même. Naturellement, en étant artisan, ils faisaient ce qu'ils voulaient. Si le gars, il voulait se payer un mois de vacances, il se payait un mois de vacances, mais le bateau, il ne tournait pas, ça ne rapportait pas, quoi. Il choisissait les voyages qu'il voulait. S'il voulait par exemple Paris-Rouen, bon il prenait le Paris-Rouen, s'il y en avait un qui voulait par exemple Paris pour aller en Seine-et-Marne, eh bien il cherchait un voyage Paris - Seine-et-Marne. Ils étaient libres. Il fallait qu'ils achètent le bateau, oui.
RA Si vous regardez L'Homme du Picardie, c'est un artisan. Et c'est une histoire réelle, quoi. L'histoire est très réelle.
RB Naturellement, quand on est salarié, on ne fait pas ce qu'on veut. [12:29] Alors, à 14 ans, j'ai été matelot sur le Pivert. Ensuite, du Pivert, j'ai fait un petit peu la Fauvette. De là, je suis arrivé à un âge où j'ai passé mon permis, et de là, j'ai pris un automoteur avec ma sœur, que j'ai gardé pendant 9 mois. Ensuite, bah naturellement, c'est l'armée qui m'a appelé. Obligé de faire l'armée, obligé de laisser le bateau. Alors donc j'ai fait mes 18 mois à l'armée, je suis sorti. Comme je n'avais plus de travail et que mon bateau était repris par quelqu'un d'autre, il a fallu que je cherche du travail, donc je suis revenu à la même société, c'est-à-dire aux Oiseaux. Et de là, j'ai fait 15 jours sur la Fauvette avec les Chotel. La Fauvette avait été transformée à ce moment-là en poussage. Alors, on travaillait avec les Chotel parce que le moteur central était cassé. Ils étaient en attente pour remettre un autre moteur. Les Chotel, ce sont des petits moteurs sur les côtés.
RA Avec, vous pouvez le tour complet, vous mettez l'hélice dans le sens que vous voulez.
RB Les Chotel, c'était ça, vous voyez. Voilà, ça c'est un Chotel. L'hélice, elle est là. Là, vous avez un moteur central, là. L'hélice centrale, et ça c'est le moteur Chotel, avec l'hélice qui était avec un bras. Voilà le bras, et les hélices, elles tournaient comme ça, de droite à gauche, elles faisaient tout le tour en fin de compte. Ça c'était mis en plus de la coque. De là, je suis revenu donc à la société, j'ai travaillé pendant 15 jours avec ma sœur sur le service de Paris avec la Fauvette. Et après, le Pivert, comme il était remis en route (parce qu'il avait été en réparation à ce moment-là), le 1er décembre 1964. J'ai été matelot dessus, et de là, 4 mois après je me suis marié, et 3 mois après je suis passé capitaine. Du Pivert. Je suis resté 3 ans sur le Pivert. Après, on m'a demandé de changer de bateau, on m'a fait mettre sur le Loriot. Du Loriot, trois ans après on m'a fait débarquer pour faire chef de marine. Puis bon de là, la boîte a craqué, et j'ai été obligé de rentrer aux Sablières de la Seine. Chef de marine, c'était s'occuper des bateaux. Des bateaux qu'on avait, des remorqueurs, leur donner des ordres, Voilà, telle barge, tu la mets à telle place, par exemple à l'Alma, ou au quai de la Gare... Comme des remorqueurs qui poussaient, donc on appelait ça des barges. Alors on faisait plusieurs ports. Enfin, c'est ce que je leur disais de faire, quoi. 15:51 Cette photo-là, c'est montant à Paris, à la Tournelle, avec de barges en flèche. Pour alimenter le port de quai de la Gare. Celle-là pareil, ce sont les mêmes. Voilà la Fauvette avec ma sœur et puis mon petit gars. Les barges chargées. La Fauvette. Ça c'est le Loriot, on se suivait parfois avec mes parents. Le Loriot était un peu transformé à peu près pareil alors. Ça, c'est en aval d'une écluse avec de la mousse... sur les barges. Fauvette... Avec un bateau derrière, qui nous suit. Ça, c'est le Chardonneret. La Fauvette avec deux barges, qui était parti pour se transformer en convoi, quoi.
[17:30] RA Bon moi, j'ai commencé à 15 ans comme matelot sur le Tunisie, qui était un chaland qui faisait le port de Rouen, qui faisait les allèges. Ce qu'on appelle les allèges, c'est-à-dire ce ne sont pas des grands voyages. On charge par exemple peut-être du charbon, c'était beaucoup du charbon à l'époque, à une place, et puis on allait vider 2-3 km plus loin. Donc j'ai fait ça pendant un an et demi avec mon oncle. Après j'ai pris un bateau avec ma femme, qui s'appelait le Congo. C'est un bateau qui est un gros bateau, d'ailleurs, il faisait 1000 tonnes, c'était un chaland. Quand je l'ai repris, j'avais 18 ans et je suis resté pendant près de quinze ans. Après, j'ai passé mes certificats de capacité, ce qu'on appelle les permis de bateau, quoi. Donc après on m'a donné un bateau, on m'a donné une lisse avec une barge, qui qui fait à peu près 94 m de long. Que je faisais toujours avec ma femme à l'époque. Et après ça, entre deux j'ai débarque à terre, parce que bon, le travail, ça n'allait plus comme je voulais. Et mon directeur était venu me rechercher.. Parce que je voulais un remorqueur, il ne voulait pas me le donner, je lui dis tu ne me donnes pas de remorqueur, je m'en vais. Donc il est venu me recherche, il m'a donné le plus gros remorqueur qu'il y a avait à l'époque. Que Roger a vu, d'ailleurs, tu devais être là quand je suis parti avec, sur le Loriot. Parce que j'avais des réparations à faire, qu'on avait faites, ce que vous tout à l'heure sur le chantier qu'il vous a montré. C'est donc là que j'ai été sur le Loriot, il m'a pris sur le Loriot. [19:18] Oui donc sur le Loriot, on faisait 24 heures / 72 heures. C'est-à-dire qu'on était neuf équipages, je crois, si je me souviens bien. Donc il y en avait un qui repartait, il restait pendant 24 heures, il redébarquait, l'autre revenait, faisait 24 heures, redébarquait, donc ça faisait 72h à terre. Moi j'ai vu, à l'époque j'habitais Poses, j'ai vu que la relève se faisait à Bernières, et il fallait que je reparte à Paris chercher ma voiture avec la voiture de la relève, pour revenir alors que j'étais pratiquement à côté, quoi, bon... Donc on partait, on prenait le train, on prenait la voiture, ça dépendait, bien souvent c'était la voiture. On mettait la voiture à Bercy, la voiture de la société nous ramenait à bord, et lendemain c'était un autre, c'était le même système. On débarquait, ils nous ramenaient à Paris, on reprenait notre voiture, c'était comme ça.
[20:19] RB Parce qu'il n'y avait pas de port d'attache à l'époque pour embarquer. L'embarquement se faisait n'importe où. Le jour de la relève, comme il disait, vous veniez avec votre voiture par exemple là où était le bateau pour faire la relève. Il fallait avoir quelqu'un du bord qui soit dans le même coin, pour ramener la voiture.
RA C'est ce que je faisais avec mon beau-frère.
RB Ou alors on avait la voiture de société. On prenait la voiture de la société, ils allaient à bord, et puis ceux qui débarquaient prenaient voiture, qu'ils ramenaient au bureau ou à l'atelier à ce moment-là... On pouvait être coincé sans voiture, oui. Mais bon, on faisait appel à des gens, à d'autres, hein. A sa femme, à son fils s'ils sont assez grands.
RA Un taxi, une fois, que tu avais appelé.
RB Oui, un taxi. Que la société remboursait, parce que la panne de voiture, c'était celle de la société, on ne pouvait pas mettre ça sur le compte du gars. Les relèves on prenait la voiture de la société, venait à bord, et ceux qui débarquaient reprenaient la voiture pour ramener au point d'attache, quoi.
RA On a eu le père Denis qui nous emmenait aussi à un moment donné.
RB On a eu un chauffeur, oui. Mais après, pour faire des économies... le patron il a dit allez hop, ils peuvent le faire eux-mêmes.
RA Moi, j'en ai un bon souvenir, du Loriot, je l'aimais bien. On peut dire que c'est un de mes meilleurs souvenirs. Pas le meilleur, mais un de mes meilleurs.
RB On aimait notre travail.
RA Bon on s'engueulait à des moments quand même, hein.
RB Oui, c'est des choses qui arrivent.
RA> Par contre, lui, il était chef de marine. Une chose qui m'a un peu surpris, il est venu parce que moi il me manquait un homme d'équipage, il me manquait un bateau. Il est venu tout en étant chef de marine, il est venu avec moi. Donc je lui dis "Bon, Roger, tu conduis, hein". "Ah non, non, je suis venu comme matelot, je reste comme matelot. C'est toi le capitaine". C'est le seul truc d'ailleurs qui m'a marqué. D'abord je m'en rappelle. Et il bricolait, lui, il regardait ce qui n'allait pas...
RB Faut aimer. Faut aimer.
[23:13] RA Bon puis après, donc, j'ai redébarqué encore à terre, parce qu'ils ont changé les équipages. Comme j'étais le plus jeune, j'ai été licencié. Ce qui était à peu près normal, ils ont refait des équipages. Et de là moi, j'ai redébarqué à terre. J'ai débarqué pendant huit ans. Et je ne m'y plaisais pas. Et il y a Monsieur Colombel qui est venu me voir, il m'a demandé si je voulais partir comme pilote fluvial, venir avec lui comme pilote fluvial. Sur les bateaux de mer, des fluvio-maritimes. Et j'ai fini ma carrière là-dedans. C'est-à-dire, on va à Rouen, pilote fluvial, je prenais les bateaux à Rouen (fluvial seulement, c'est pas maritime, hein), que je montais jusqu'en région parisienne. Donc, ce sont des bateaux de mer qui font la mer et qui font la Seine, c'est pour ça qu'on appelle ça des fluvio-maritimes. Plus connus sous le nom des caboteurs, d'ailleurs.
RB Caboteurs, voilà.
[24:10] RA Bon, alors là, voilà, c'est le Fauvette, quand j'étais en remplacement dessus, je vous dis, pas longtemps. Je n'ai été que quinze jours dessus. Ça c'est le Loriot. Ça c'est mon matelot, ça c'est moi. Mon matelot qui était mon oncle, d'ailleurs. On était aussi un petit peu en famille, là-dessus. Mon oncle, toujours. Ça c'est moi et mon second. Qu'on appelait le matelot commissionné, hein, c'est ça ?
RB Ouais. Le matelot commissionné.
RA Là, c'est le Loriot derrière un brêlage. Comme on a vu tout à l'heure.Bon, ça, c'est on est en repos, là, on attend la relève. Vous voyez, on n'avait pas de barge, on était arrêté. Donc on attendait la relève. Ça, c'est la relève à Andrésy. Donc ce n'est pas moi qui suis dessus, c'est l'équipage. C'est nous qui remplaçons l'équipage qui est dessus, donc eux débarquent et nous, on rembarque à bord, on finit le voyage, et on rebrêle et on redescend après, parce qu'on marchait jour et nuit sans arrêt. Passage d'écluse à Andrésy. Il y a 11m45 et l'écluse fait 12m, vous voyez il n'y a pas grand place, hein. Avec les Chotel et le gouvernail, c'est pour ça que les Chotel servaient pour manœuvrer, et puis le gouvernail avec le moteur central. Il faut toujours corriger, il faut calculer les courants... Quand les bateaux sont chargés ça va encore, il y avait du poids dedans, mais par exemple à vide, il faut calculer le vent, il faut travailler avec le vent, il faut travailler avec le courant, il faut tout ça. Bon puis ça c'est l'équipage, c'est la suite de ça. C'est l'équipage qui va débarquer. On prend leur place.
[26:11] RB Quand on débute comme matelot sur le remorqueur, à l'âge de 14 ans, notre travail, c'est de l'entretenir. Lavage, le gratter à l'occasion s'il y a un petit peu de rouille, le peindre, s'occuper des câbles, parce qu'à ce moment-là, comme on tirait des bateaux, il fallait tirer le câble. On donnait des câbles au bateau, et après il fallait les reprendre quand ils arrivaient à leur port, pour récupérer nos câbles.
RAOn appelait ça la remorque.
RB Puis après, naturellement, le capitaine vous laisse conduire un petit peu, vous commencez à apprendre un peu... En cas de passage, on est de passage à telle place... On passait dans Paris, "Comment il s'appelle le pont, là ?" "Ah bah oui... Bah je sais pas, moi..." "Bah il s'appelle le Pont Royal... le Pont Neuf..." Après, on passait à la cathédrale, La Tournelle, qu'on appelait. Bon vous apprenez, et à mesure qu'on apprenait avec le capitaine, il nous laissait un petit peu les barres, donc pour conduire, et puis qui nous intéressait encore de plus en plus, en fin de compte. Parce qu'après il fallait, pour nous, à 18 ans, on se disait si seulement je pouvais un jour être capitaine. Et en fin de compte ça arrive.

[27:36]
Le Fauvette

RB Alors moi j'ai été sur la Fauvette depuis que j'ai commencé à travailler à l'âge de 14 ans, sur le Fauvette, Pivert et Loriot, parce qu'il y en avait trois comme ça. On avait des déplacements à faire.
RA Moi, j'ai été capitaine sur le Loriot, en remplacement sur le Fauvette pendant quinze jours. Et je suis resté pendant un an et demi.
[28:25] RB La salle de machine.
RA Ah, dis donc, ça sent le gasoil ! Ça rappelle, hein, des bons souvenirs !
RB Nous sommes dans la salle de machine du Fauvette.Ce qu'il y a de changé le plus, c'est que, aussi bien à droite qu'à gauche, c'était les grosses cuves à gasoil. D'un côté il y en avait 7000 litres, de l'autre côté il y en avait 4000, ce qui nous faisait à ce moment-là pratiquement le mois pour naviguer. Comme ce moteur-là c'est un moteur qui n'est pas d'origine, parce que le moteur d'origine était beaucoup plus haut que nous. Les culasses faisaient 300 kilos, la soupape faisait 40 kilos. Il y avait un mécanicien, où vous vous trouvez à la place de la caméra, en plus. Et ce chasse-burne était commandé de la timonerie à là où vous êtes. Ça servait à guider le mécano à démarrer, c'est-à-dire marche avant... Donc il y avait marche avant et marche arrière, à droite c'était en marche avant doucement, le deuxième cliquet qu'il y avait, c'était mettre demie-machine, et ensuite c'était pleine machine. De l'autre côté, il y avait le stop, donc le mécano mettait arrêtait son moteur. Et il passait en marche arrière. Alors lui, il avait un système pour changer le moteur de rotation pour la marche arrière. Et rebelote, un coup, ding, pour marche arrière lente, demie et pleine machine. Il était obligé de répondre. Ça sonnait pour lui, mais lui, le mécano, il disait qu'il avait compris. Par exemple, vous voyez, j'ai fait sonner : "Attention". Alors Attention, quand c'était ça, c'était de balancer son moteur déjà sur l'arrière. Mais à l'arrêt. Et après, voilà, Hop, là, il démarrait le moteur, lent, en marche arrière. Et après demie et pleine machine. Et quand il fallait stopper, là-bas il marquait stop, le gars disait qu'il avait compris.
RA Quand il faisait la manœuvre de là haut, ça faisait un cliquet.
RB Il y avait un câble, hein. Là haut, il n'y en a plus. Ça, on le verra dans la timonerie, s'ils l'ont laissé.
RA Tiens, le voilà, le machin... Quad j'étais sur le remorqueur, ça se passait comme ça  bon, j'avais un mécano en bas, et on a ça, qu'on appelle...
RB Le haut-parleur, non ?
RA Bref, passons. Donc on parlait, par exemple si j'étais en marche lente avant, si jamais je voulais stopper, moi en haut, je le mettais là. Le mécano, de là, il me faisait OK. Moi, je lui disais attention sur l'arrière, là-dedans, il rebalançait son moteur sur l'arrière et il me faisait ça pour me dire qu'l a compris.
[32:32] RB Vas-y, vas-y.
RA Alors ça, c'est le chasse-burne. Donc on parlait là-dedans au mécanicien. "Attention, pour l'arrière" si on voulait faire de l'arrière. Alors on tournait, donc il mettait sur l'arrière suivant la force qu'on demandait au chasse-burne. Si on voulait plus fort, on descendait, il répondait en bas qu'il avait compris.On va en avant : "Attention, on va en avant". Il rebalançait le moteur sur l'avant. Et les mêmes manœuvres sur l'avant. Parce que le moteur, à tous les coups, il était obligé de s'arrêter, de relancer sur l'avant ou relancer sur l'arrière. Alors que maintenant, le moteur, il tourne toujours. Il y a un... je ne sais plus comment ça s'appelle, tiens.
RB C'est ça, aujourd'hui, ils ont mis ça à la place. Là, par exemple, vous êtes moteur démarré, il tourne au ralenti, tout le temps, tout le temps, tout le temps. Vous embrayez, et plus vous avancez le truc, plus le moteur accélère et en même temps, il fait tourner l'hélice beaucoup plus vite aussi, hein. Vous mettez la force que vous voulez ici. Quand vous le remettez au point mort, l'embrayage, terminé. [33:59] Alors il y avait des treuils. C'est un câble qui était complètement là pour brêler jusqu'à la barge, quoi. Mais dans le temps, en plein milieu où il y a le petit truc rouge, là, c'était un treuil. C'est-à-dire que quand le bateau tirait, dans le temps, qu'on tirait, par ici on tirait cinq bateaux. Il y en avait deux ou trois qui arrivaient à rentrer seuls, mais les deux autres, ils n'avaient plus assez de lancée, de tirage, alors on mettait un câble pour que quand le remorqueur entrait dans les portes aval, il prenait le câble qu'il donnait à l'éclusier, qui le mettait dans un pieu, et quand ils arrivaient au quatrième bateau, ils lui donnaient, et on tirait le reste avec le treuil. Là, c'est un gros treuil, qu'on donnait donc à l'éclusier à l'entrée de l'écluse, pour faire rentrer les deux ou trois bateaux qui restaient à l'extérieur.
RA C'était un petit câble, de 10 ou de 12, hein. Un petit câble comme le petit doigt, à peu près.
RB Donc dans la salle de machine, il y avait un petit moteur en plus, quoi.
RA Alors, le crochet, il était là-bas. Un crochet de remorque, en bas. Le câble venait jusque là, il passait là,
RB sur le pavois, ça s'appelle un pavois. Pour ne pas que ça croche sur les côtés.
RA Et quand la corde venait, ça glissait sur les côtés, et ça évitait
RB que le câble aille dans l'hélice. Le câble, il était protégé pour ne pas qu'il passe dans l'hélice.
RA Et le crochet, vous diriez, on pourrait le mettre là, le crochet... Ils l'ont mis là-bas parce que c'est au milieu du bateau, presque, donc ça faisait pivoter. Alors que si on le mettait là, on serait bridé.

[36:05]
Un peu de vocabulaire...

RB Le macaron, c'est la barre de pilotage, pour naviguer le bateau., de droite à gauche. Pour nous, ça s'appelle un macaron, et pour certains, c'est une barre.
RA Et ça, ce sont des "gabiyos" ("G, A, B, I, Y, O peut-être .?...)
RB G, A, B, I, L ,L, E, A, U. C'est pas ça ? ou O, T.
RA Peut-être...
RB Mais ce sont des noms qui sont dans le dictionnaire, hein...
RA D'ailleurs, ce qu'on appelait les gabillots avant, sur les bateaux à voile, c'était des trucs comme ça comme on voit souvent dans les films, qui étaient le long du bastingage. Ça servait je ne sais pas à quoi, mais ça s'appelle des gabillots aussi. Je pense que le nom vient de là. La chaîne du gouvernail ?
RB Ah oui, alors bon vis-à-vis du macaron, derrière, il y a une poulie, avec une chaîne qui est doublée, qui passe par en dessous de la timonerie,et qui va sur les côtés du remorqueur jusqu'à l'arrière, et qui fait pour naviguer de droite à gauche.
RA Ça s'appelle un secteur.
RB Un secteur. C'est une demie-lune, que la chaîne tire, quand vous tournez votre macaron par exemple à droite, ça tire, et puis bon, en même temps le gouvernail vient là, et puis après, sens inverse. Macaron, ou barre, comme certains disent... Alors voilà, à droite, voyez, le bateau va sur la droite. Vous tournez de l'autre côté, votre bateau va sur la gauche. La chaîne est sur une crémaillère, et elle fait tout le tour en fin de compte, voyez,
RA jusqu'à l'arrière.
RB De gauche à droite. Qui passe donc en-dessous de la timonerie, là, puis vous avez à l'extérieur, avec un câble qui va jusqu'à l'arrière.Voilà, gauche, et ensuite, à droite. Normalement ici dans le temps, il y avait une flèche, pour qu'on voie si le gouvernail était droit, ou à droite ou gauche. [39:01] Oh, c'est dur... oui et non... Moi je conduisais avec les pieds, alors...
RA Ça dépend des bateaux, quoi.
RB Ça dépend des bateaux, vous avez des bateaux, les macarons... le mec, il tirait là-dessus et tout, alors que nous, les remorqueurs, on conduisait le bateau comme un volant de voiture. Le macaron, on a toujours connu ça. Maintenant, avec les pousseurs, c'est des barres, c'est autre chose.
RA C'est hydraulique maintenant.
RB Tout est hydraulique. Ça va beaucoup plus vite, hein. De droite à gauche, c'est 5 secondes, ça y est c'est tourné, alors que là, il y a des tours à faire. [39:45] Alors bon votre bateau, il va à droite, il fallait prendre le coup pour dire de ne pas trop tourner, une façon de mettre son gouvernail...
RA Il faut l'arrêter sur la balance.
RB C'est comme la voiture. Quand vous voyez qu'elle va trop à droite, vous tournez un petit peu le volant sur la gauche. Le bateau, c'est exactement pareil. Ça c'était exactement pareil. A part que ce n'était pas un tout petit peu, on faisait tourner.
RA D'ailleurs quand on arrivait, on débrayait, enfin moi je débrayais. On prenait la voltige comme ça, parce qu'avec le moteur on ne pouvait pas, la force du bouillon d'hélice poussait trop sur le gouvernail. Alors on débrayait, le gouvernail, on tournait la voltige comme ça, après ça on mettait le cliquet (on avait un chien ici, là), et après ça je réembrayais !
RB Ouais il y avait des bateaux qui étaient comme ça. Moi je conduisais ça ici, j'en ai un macaron comme ça, il est tout usé, à force avec les pieds. Je conduisais mon bateau assis.
RA Mais il faut dire que les bateaux allaient moins vite avant aussi, donc... Il y avait moins de poussée d'hélice.
RB Moins de force.
RA On est à 800, 830 chevaux maintenant, alors que quand c'était 80 chevaux, 200 chevaux... Et puis le gouvernail tape sur le bouillon d'hélice si vous voulez, donc ça fait un courant qui tape sur le gouvernail et qui pousse. Suivant le côté où vous voulez aller. [41:32] Alors ça c'est le gouvernail, ça c'est la lunette. Alors, la lunette, il faut la monter pour aller dans les écluses qui sont trop courtes, donc ça permettait au bateau de rentrer dans l'écluse. Et ça permet aussi, la lunette, quand il n'y avait pas beaucoup de courant, que le bateau n'avait pas beaucoup de vitesse non plus, en la baissant, de naviguer, de manœuvrer un peu mieux. On va dire que c'est un complément de gouvernail quoi en gros. Là, depuis le gouvernail, normalement il y a une rallonge qui va jusqu'au bout, qu'on pousse avec les reins.
RB Une béquille.
RA Normalement, il y avait un panneau en bois avec des chevrons et la personne poussait avec les reins, il avait la béquille et il poussait pour pousser le gouvernail. Si jamais il voulait que le gouvernail aille par là, il poussait par là, s'il voulait qu'il vienne par là, il se retournait et il poussait de l'autre côté. Et c'était toute la journée comme ça. Et à l'époque il n'y avait pas de timonerie, il n'y avait pas de marquise (on appelle ça une marquise, nous). Encore un mot. Il n'y avait pas ça donc il était à la pluie pratiquement toute la journée dehors, et au froid, à la gelée, tout ça.
[43:14] RB Ah le bouteur. Alors ça, le bouteur, c'est un truc qui se mettait à l'avant du bateau, en dessous le bateau à l'avant. C'était rapport à la vitesse du bateau pour le guider, au lieu que le vent le prenne et le mette dans le décor, ça nous donnait un coup de main surtout pour rentrer les écluses en fin de compte. Pour rentrer les écluses, on pouvait le commander de l'avant. Et l'arrière, c'était celui qui était à l'arrière qui commandait son arrière. Mais celui qui était à l'avant, il commandait de l'avant. Mais c'était souvent qu'on mettait ça, c'est quand il y avait du vent dans les petits canaux surtout. Dans les petits canaux, il y avait un peu de vent, bon on avait du mal à diriger le bateau, avec ça on tenait beaucoup mieux le bateau en ligne droite.
RA Ça se manœuvrait à l'envers du gouvernail. Par exemple vous avez votre gouvernail comme ça, si vous voulez que votre bateau aille par là, vous laissez votre gouvernail comme ça, vous mettez votre bouteur comme ça, parce que là, l'eau vient sur le gouvernail alors qu'à l'avant l'eau vient bouter, d'ailleurs c'est pour ça qu'on appelle ça un bouteur. C'est comme du vent, quand vous êtes en voiture, vous mettez votre main comme ça ou comme ça vous sentez votre main de quel côté elle part : c'est le même système. [44:49] Nous on appelle un yerck, c'est une gaffe. On dit un yerck mais normalement le vrai nom, c'est une gaffe.
RB Si on nous avait dit d'aller chercher la gaffe, on n'aurait pas compris.
RA On n'aurait pas compris.
RB On nous aurait dit le yerck, oui, on sait que c'est un crochet avec le grand bout de bois, quoi.
RA Prends l'yerck ! Va chercher l'yerck !
RB Y, E, R, C, K.
RA Peut-être, je ne sais pas.
RB Ouais, il me semble que c'est ça.
RA ET quand on allait dans les chantiers chercher le matériel, c'était ça, c'était un yerck, hein.Fourche de yerck...
RB La godille !
RA, RB La godille, c'est une rame. Pour le bachot, là.
RB Donc nous, on appelle ça la godille.Alors que vous vous allez dire passe moi la rame. C'était le bachot, vous c'est la barque.
RA La tinette, c'est pareil, c'est nous qui l'avons inventé, c'est un seau, qu'on tire de l'eau en Seine. Qu'est-ce qu'il y a d'autre... Il y a beaucoup de choses...
RB On n'a plus l'habitude à ce truc là, de se servir de ça. La perche, crochet, le fer à perche, tout ça on les a mais on ne les a plus en naviguant à l'heure actuelle.
RA IL y a autre chose, par exemple vous dites le nez du bateau, ou l'étrave, ou l'arrière du bateau, la poupe... Bon bah nous c'est le nez du bateau et le cul du bateau...Tiens, va voir au cul qu'est-ce qu'il se passe.
RB C'est pareil pour les boulards : les boulards, c'est les bittes d'amarrage. Boulard, pour nous c'était bon, mais pour les gens plutôt comme vous, c'est plutôt bitte d'amarrage.
RA Les Bretons, le gros boulard devant ils appelaient ça le beaujeu.

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